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Capitalocène ou capitalismocène

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Capitalismocène_sL’ÉNERGIE, MÈRE DE TOUS LES CONFLITS

L’énergie, mère de tous les conflits

I. Mise en place

Entre l’ère du néolithique et le dernier quart du XVIII siècle, les conditions d’usage de l’énergie et les quantités disponibles pour les activités humaines ont peu varié – dans le sens actuel du terme. En un mot, il ne s’est pas passé grand-chose en 8000 ans. Ensuite, en 200 ans, l’énergie par habitant passe de quelques kilos à 3,7 tonnes équivalent pétrole (tep) sous nos latitudes. Nous mesurons ainsi la brutalité de l’évolution, qui n’a rien de progressive, et cette explosion a bien sûr des conséquences immenses sur les structures sociales. Car la maîtrise des nouvelles techniques induit une mise en place de l’exploitation du travail d’une manière inédite et sans équivalent historique. Le « thermo-développement » à base du combustible charbon dans un premier moment, propre au système capitaliste, est de fait le premier outil de la mise en coupe réglée de bataillons de travailleurs sur lequel Marx a porté son analyse.

La grande entrée de l’occident dans le « thermo-développement » ne s’explique pas par le seul critère d’un choix technologique plus efficace. De fait les premières machines à vapeur n’étaient pas plus rentables d’un point de vue énergétique que le traditionnel moulin à eau sur les cours d’eau (Timothée Mitchell –Carbon democracy- 2013). L’abandon de la technologie du cours de l’eau s’expliquerait par la rareté des sites exploitables dans les campagnes anglaises et l’accroissement de la demande de coton. Malgré son coût (l’eau est gratuite), le charbon présente des avantages : il est livrable partout, il permet donc une installation des centres de production plus libre, notamment à proximité des centres urbains dans lesquels la main d’œuvre est plus abondante.

Le charbon présente aussi une singularité par rapport à l’eau courante ou au bois : il devient un secteur à part entière d’extraction de plus-value.

A/ Le début de l’histoire moderne de l’énergie – la constitution des deux premiers géants avant l’ère du pétrole

L’énergie n’est devenue un enjeu de politique internationale et d’expansion impérialiste assez tardivement. De fait, l’énergie de la première révolution industrielle autour de l’industrie textile (coton), le charbon, n’a jamais été au centre de guerre de conquête parce disponible au Royaume Uni, aux Etats-Unis, en Allemagne, etc.

Par ailleurs, contrairement au pétrole qui va lui succéder, le charbon n’a que très tardivement acquis une place prépondérante dans les activités économiques mondiales. La première « mondialisation », à base de conquêtes coloniales, s’est effectuée plutôt avec la marine à voile (en 1868, 92% de la marine marchande britannique est à voile, le charbon ne renverse la vapeur qu’au début du XX siècle).

Les impérialismes se disputent des marchés, des territoires, des bras, des minéraux, des matières premières agro-alimentaires, ils sécurisent les routes vers leurs colonies, etc.

L’énergie n’apparaît pas comme un enjeu bien que la puissance énergétique au Royaume-Uni et aux Etats-Unis soit quintuplée entre 1850 et 1875.

Bakou début de siècle

Le pétrole apparaît dans le paysage aux alentours des années 1860 (Colonel Drake à Titusville en 1859). Dans un premier temps, cette matière première n’est pas un produit énergétique même s’il va se révéler indispensable au développement industriel du dernier quart du XIX° siècle : il procure essentiellement les graisses et huiles indispensables aux machines et également l’éclairage pour les particuliers (pétrole lampant) mais également pour les entreprises qui peuvent ainsi prolonger la durée du travail.

Malgré la légende américaine, en 1901, le premier producteur mondial de pétrole est l’empire russe avec 233 000 barils par jour (bl/j) contre 190 000 bl/j aux Etats-Unis. La région de Bakou produit l’essentiel du pétrole raffiné. Le secteur pétrolier russe a été confié à la paire Rothschild/Nobel qui se partage avec les Américains le marché européen. Le secteur pétrolier de l’empire russe, concentré pour l’essentiel autour de Bakou, est traversé par des conflits sociaux violents. Par exemple, la mise au point des premiers pipelines jette au chômage des dizaines de milliers de manutentionnaires et durant la grève qui s’ensuit et les cortèges de protestation, une quinzaine de manifestants est abattue (1902). Après des mois de lutte, la première convention collective jamais signée dans l’empire des tsars est enfin adoptée en 1904. Lénine analyse ce mouvement social comme « la grande répétition » d’une transformation de l’empire dont le premier acte survient en 1905. Pourtant, le mouvement social vainqueur à Bakou va échouer avec la montée des tensions inter-ethniques, attisées par les forces impériales et la guerre civile qui s’ensuit détruit au sens propre le centre de production pétrolier qui ne retrouvera pas avant 1920 le niveau de production de 1905. La production de pétrole russe se déplace alors dans la région de la Tchétchénie actuelle.

Aux Etats-Unis, l’organisation industrielle du secteur repose sur l’attribution d’une multitude de concessions à des milliers de particuliers dans le cadre d’une ruée vers l’or noir d’où émerge Rockefeller. Ce dernier entre dans l’industrie dès 1863 en investissant dans le raffinage et crée la Standard Oil en 1870. Il noue des alliances avec les « barons voleurs » du rail pour le transport de ses produits et avec les financiers pour mettre la main sur le secteur (90% du raffinage national en 1900). Sous la pression des producteurs notamment, la loi Shermann anti trust est adoptée en 1890 et …  mettra vingt ans à s’appliquer sans abattre pour autant la puissance du clan Rockefeller (Standard Oil est scindé en une trentaine d’entreprises). Rockefeller voulait éviter selon ses termes une ruineuse concurrence. Au final, le monopole des Rockefeller est remplacé par le cartel des grandes entreprises issues de sa dissolution car l’entente est forte entre la Standard Oil of Jersey et la Standard Oil of New-York et la Standard Oil of California et etc.

De fait, au-delà des personnages, le pétrole est un, si ce n’est, le, pilier du capitalisme américain. Les grandes banques américaines doivent leur ascension au revenu du pétrole américain, la création de la Réserve Fédérale (institut d’émission privée – pour mémoire) a été soutenue par les pétroliers américains, les constructeurs automobiles américains ont reçu un soutien des pétroliers américains, etc.

La Royal Dutch, fondée en 1890, s’inscrit directement dans le champ impérialiste et pour cause, cette compagnie acquiert une patente royale pour exploiter les champs de pétrole de l’Indonésie (Sumatra), colonie néerlandaise. La compagnie néerlandaise s’associe à Shell, compagnie de transport et de négoce, en 1907 pour faire concurrence aux « Standard Oil », maîtres du jeu international après la disparition du concurrent «russe ». En 1911, la Royal Dutch (Deterding) achète les intérêts de Rothschild dans le pétrole russe. La révolution de 1917 la privera de la moitié de son approvisionnement.

B/ Le pétrole devient une énergie civile et militaire

L’essence, aujourd’hui communément utilisée, n’est au départ qu’un résidu du raffinage dont on ne sait que faire. Les russes sont les premiers à substituer le charbon par des produits pétroliers (du fioul lourd – le mazout) dans leur locomotive.

Carl Benz construit le premier moteur à combustion interne en 1885 en utilisant de l’essence comme carburant. Il s’est inspiré de nombreux prédécesseurs puisque le premier brevet de moteur à l’explosion a été déposé dès janvier 1807 par un suisse, de Rivaz. Diesel dépose son brevet en 1893, sa technique permet d’utiliser des produits de raffinage plus lourds, qui ne nécessitent pas d’allumage pour l’explosion, contrairement au moteur à essence, un dérivé du pétrole lampant. Le moteur diesel est plus adapté pour la mobilité des engins lourds.

Le modèle T de Ford sera produit en série à partir de 1908, General Motors débute également ses activités en 1908. Le développement de l’industrie automobile arrive au bon moment dans la mesure où l’électricité émerge et va ravir le marché de l’éclairage au pétrole lampant.

Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté, décide en 1911 de construire une flotte qui adopte progressivement le pétrole à la place du charbon. Techniquement, les navires sont plus rapides (et moins lourds), le personnel navigant réduit. Socialement, Churchill, comme l’ensemble de sa classe sociale, s’inquiète du pouvoir de blocage des travailleurs des mines, organisés en puissants syndicats.

Le seul problème dans les plans de Churchill : il n’y pas de pétrole au Royaume-Uni d’où l’attention au destin de l’Anglo-Persian et aussi au mouvement des Allemands dans les régions pétrolifères de l’empire ottoman.

C/ Premières rivalités impérialistes

Le grand jeu du pétrole commence en Perse…

En mai 1901, le roi de Perse accordait à William Knox d’Arcy, un sujet britannique, le monopole de l’exploration et production du pétrole sur la moitié du territoire de son royaume. En 1904, toujours pas de traces de pétrole. D’Arcy aurait jeté l’éponge si le Foreign Office n’était pas intervenu. « Il est hors de question que les Russes s’établissent d’une quelconque manière en Perse » d’après le ministre de l’époque s’exprimant devant la Chambre des communes. Et donc, le très libéral gouvernement britannique mobilise une entreprise la Burmah Oil pour venir au secours de d’Arcy qui ne trouva du pétrole qu’en 1908. A cette occasion, l’Anglo-Persian Oil Company était créée. Elle est connue aujourd’hui sous le nom de BP.

Entre temps, en 1907, Britanniques et Russes signent un accord de partage du pays en zones d’influence et n’hésitent pas à intervenir dans les affaires intérieures du pays (notamment soutien à Ali Shah, nouveau monarque qui abolit la constitution de 1906, bombarde le Parlement, exécute des opposants avec l’approbation des deux puissances).

Pour raffiner et commercialiser ce pétrole, l’Anglo-Persian s’associe à la Royal Dutch Shell et construit des infrastructures pétrolières (raffinerie, port) à Abadan ainsi qu’un pipeline de 200 km pour y acheminer le pétrole. En 1912, l’Anglo-Persian est au bord du dépôt de bilan. Pour éviter que l’Anglo-Persian tombe dans l’escarcelle de la Royal Dutch (les Néerlandais sont soupçonnés de germanophilie), Churchill, premier lord de l’Amirauté, est convaincu de la nécessité de venir à son secours. L’Etat britannique prendra ainsi 51% du capital de l’Anglo-Persian en juin 1914 dont il ne se défera qu’en 1987.

… et se poursuit dans l’empire ottoman

En 1901, alors que les Anglais s’intéressent à la Perse, des ingénieurs allemands repèrent des gisements de pétrole dans la région de Mossoul. En 1903, le projet de liaison ferroviaire Berlin-Bagdad est lancé dans le cadre plus général du développement du réseau ferroviaire ottoman confié aux Allemands (dès 1895 sous la conduite de la Deutsche Bank et de Siemens après appel d’offres international). Ces succès allemands seraient pour une part la source de l’entente cordiale et du rapprochement anglo-russe.

La concession ferroviaire est complétée d’un droit d’exploration de la production de pétrole sur une bande de territoire autour de la voie ferrée (20 km). Après une dizaine d’années de négociation, la Turkish Petroleum Company est créée en octobre 1912 entre intérêts allemands (25%), néerlandais (25%) et britannique (50% avec la très britannique Turkish Bank remplacée la veille de la guerre par l’Anglo-persian). Il semble que les capitalistes allemands n’avaient pas les moyens financiers de développer seuls l’exploitation des ressources pétrolières locales. Et pour faire face à une éventuelle incursion américaine dans un domaine « réservé », ils se hâtent de s’entendre avec les Britanniques.

A l’aube de la première guerre mondiale, tous les facteurs d’une nouvelle donne énergétique sont en place : du côté du capital, avec la constitution des grands monopoles internationaux, du côté des Etats avec le choix de contrôler les sources pétrolières par les moyens impérialistes déjà mis en œuvre lors de la période précédente de colonisation et enfin évidemment avec la convergence entre ces intérêts.

II. Le partage du monde sans partage (ou presque)

A/ Une carte politique du Moyen Orient au service de l’Empire

En juillet 1913, pour défendre l’idée d’une aide directe de l’Etat à la Persian Oil, Churchill déclarait déjà à la chambre des Communes : «Sans pétrole, l’Angleterre ne recevra plus ni maïs, ni coton, ni tout autre matière première nécessaire au fonctionnement de son économie, l’Amirauté doit pouvoir contrôler le pétrole à la source ; elle doit pouvoir transporter et raffiner le pétrole. » Le déroulement du conflit mondial n’a pu que renforcer cette conviction : la première guerre mondiale, qui a débuté avec les chevaux et les trains, s’est achevée avec des blindés motorisés et une forte couverture aérienne. Clemenceau, inquiet d’une possible rupture de stock en produits pétroliers, s’adresse ainsi aux autorités du pays fournisseurs, les Etats-Unis : « Dans les batailles de demain, l’essence sera aussi nécessaire que le sang. »

En décembre 1915, le fameux accord Picot-Sykes est signé. Il décide des zones de contrôle dans l’empire ottoman des trois puis deux puissances alliées (la Russie exclue de l’accord après 1917 ne sera pas remplacée par les Etats-Unis). Initialement, la Syrie, dévolue à la France, comprenait la région de Mossoul. Un rapport de l’Amirauté britannique établit durant la période concluait : « La puissance qui contrôle les terres pétrolifères de Mésopotamie et de Perse, contrôlera la majorité du carburant liquide du futur. » La victoire acquise, les Britanniques exigeront un correctif de l’accord initial pour récupérer la région de Mossoul en échange d’un soutien actif au retour de l’Alsace-Lorraine dans le giron français. Les Français s’inclinent.

La France récupère cependant la part de la Deutsche Bank dans la Turkish Pétroleum et c’est à cette occasion que fut créée la Compagnie française des Pétroles (TOTAL) dont l’Etat détiendra 35% (et 40% de droit de vote).

Ces arrangements entre grandes nations victorieuses provoquent la colère des peuples. L’armée française réprime des protestations à Damas, la Royal Air Force est mise à contribution pour bombarder des zones de rébellions y compris des objectifs civils dans la nouvellement créée Irak.

Le Turkish Pétroleum devient l’Irak Petroleum Company en 1922 et consacre l’entrée des Américains dans son capital. « Tant que les Américains seront exclus du pétrole d’Irak, nous ne serons pas au bout de nos difficultés au Moyen Orient » déclarait Churchill en 1922. Un accord dit de la ligne rouge prévoit par ailleurs que les partenaires de l’IPC n’entameront une activité pétrolière dans la zone du Moyen Orient que conjointement (accord de la ligne rouge).

La présence américaine dans l’IPC s’explique par un souci croissant des Etats-Unis de s’assurer la disponibilité de ressources pétrolières externes. D’après le Président Harding (1921-23) – un président notoirement lié au milieu pétrolier – : « Après l’agriculture et le transport, l’industrie du pétrole est sans doute devenue la plus important auxiliaire de notre civilisation et de notre bien-être. »

B/ Partage du monde – bis- accord d’Achnacarry (sept. 1928) et révision de l’accord de la ligne rouge

Lors d’une rencontre à Achnacarry (Ecosse), les dirigeants de la Standart Oil of Jersey, de la Royal Dutch et de l’Anglo-Persian définissent un accord de partage du marché hors les Etats-Unis pour éviter une baisse des prix liée à une forte concurrence et/ou à une offre abondante. Ils décident également des prix qui seront établis selon le prix FOB au Texas + coût de transport depuis le golfe du Mexique vers la destination finale (en clair, les prix mondiaux sont alignés sur les prix pratiqués dans la zone Texas et comme si tout pétrole était transporté depuis cet  État).

Le pacte d’Achnacarry sera aménagé durant le deuxième conflit mondial sur la demande de la Navy avec la définition d’un deuxième point de référence pour les coûts dans le Golfe. Il sera enfin dénoncé par le gouvernement américain au début des années 50 pour alléger la facture pétrolière du plan Marshall (1/4 de l’aide consistait en pétrole).

Les signataires de cet accord s’inscrivent dans la philosophie de Rockefeller : la concurrence est ruineuse. Les grandes compagnies s’assureront également d’une maîtrise de l’offre en modérant la production dans certaine zone – la production en Irak sera ainsi limitée.

En 1948, les Américains dénoncent l’accord de la ligne rouge. De fait, lors de la signature de l’accord, personne n’avait envisagé l’énorme potentiel pétrolier de l’Arabie Saoudite. Deux compagnies américaines Gulf et Texaco, indépendantes de l’empire Rockefeller, ont créé l’Aramco qui a obtenu des concessions d’exploration et exploitation du pétrole saoudien. Standart Oil of Jersey et Standart Oil of New York, présents dans l’Irak Petroleum Company, veulent rompre le pacte de 1928 pour entrer dans le capital de l’Aramco, avec la bénédiction du gouvernement américain qui a signé un accord de défense et collaboration économique avec le royaume saoudien pour les 60 ans à venir (pacte du Quincy). Ils obtiennent gain de cause et l’Aramco se voit confier l’exclusivité de l’exploitation des richesses pétrolières saoudiennes, tandis que l’Anglo Persian, rebaptisé l’Anglo Iranian, exploitera celles d’Iran, Gulf et l’Anglo Iranian développeront les activités au Koweit et enfin l’Irak Petroleum conserve l’exclusivité des opérations en Irak Et au Qatar.

III. Le partage du revenu – la prise de pouvoir progressive des pays producteurs

Hormis en Union soviétique et le cas du Mexique qui nationalise dès 1938 son industrie pétrolière, l’extraction et le raffinage du pétrole demeurent entre les mains des grandes compagnies privées. L’Irak Petroleum versait 20% de ses revenus à l’Etat irakien qui utilisait cette recette pour payer… les experts britanniques.

Les Etats sont propriétaires des richesses de sous-sol (sauf aux Etats-Unis qui n’a pas pu généraliser son modèle.) Ils peuvent donc prétendre à recevoir une partie des revenus tirés de l’exploitation de richesse qui leur appartiennent. Les Etats reçoivent des royalties en échange de droits à la prospection et exploitation des gisements. Pour plus de transparence, les compagnies pétrolières acceptent après-guerre d’afficher un prix officiel de vente du pétrole au départ du pays, même s’il s’agit d’une vente entre filiale du même groupe (système dit de prix posté). La maîtrise technique demeure cependant aux mains des compagnies, qui n’hésitent pas à sous-évaluer les réserves disponibles pour extraire le pétrole à un rythme propre à assurer un équilibre profitable du marché.

Les Etats-Unis acceptent ces mécanismes d’une part parce qu’ils deviennent importateurs nets au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’autre part parce que le pétrole importé est moins cher que le pétrole américain. Enfin, ils aménagent la fiscalité des grandes compagnies pétrolières qui sont autorisées à déduire de leurs impôts américains les taxations dans les pays d’extraction (« astuce en or », généralisée à d’autres secteurs et adoptée par d’autres pays).

Le Venezuela est le premier pays producteur à exiger un partage 50/50 des bénéfices et cette revendication sera longue à se réaliser (1948) alors que la règle se rapprochait plutôt du 25% pour l’Etat hôte et 75% pour la compagnie pétrolière.

La concurrence entre capitalistes va permettre aux Etats hôtes d’obtenir une meilleure rémunération de la part des compagnies pétrolières. Ainsi, par exemple, la Pacific Western (Paul Getty) propose à l’Arabie Saoudite des royalties deux fois plus élevées pour obtenir des concessions (55 cents le baril au lieu de 33 cents de l’Aramco et montant trois plus élevé que celui pratiqué en Irak et Iran). Du coup, en décembre 1950, l’Arabie Saoudite obtient un partage 50/50 comme le Venezuela.

Mattei (fondateur de l’ENI en 1953) signe un accord 75/25 avec l’Iran en 1957 (création d’une première joint-venture entre ENI et la NIOC – compagnie pétrolière nationale iranienne) sur des concessions qui échappent donc aux majors anglo-saxonnes (mais se révèleront stériles). Il signe un contrat d’approvisionnement avec l’URSS pour des prix inférieurs aux cours mondiaux imposés par les « Sette Sorelle » (expression en VO – les Sept Sœurs est une expression de Mattei).

Les Sept Sœurs réagissent aux accords de l’ENI et à la montée corollaire des revendications des pays producteurs en réduisant de manière unilatérale le prix posté de 10 cents en août 1960 (le prix posté du baril est ~2 $). Alors sous l’impulsion du Venezuela et de l’Arabie Saoudite, l’Opep est créée la même année. Les pays, qui composent cette organisation, représentent plus de 80% du commerce mondial du pétrole mais les décisions de production demeurent aux mains des compagnies pétrolières. L’Opep sera traitée avec dédain jusqu’en 1972.

Dans ces années d’après-guerre, il n’est pas encore question de nationalisation et les puissances occidentales réagissent promptement quand ce danger menace. Ainsi, britanniques et américains agissent de conserve pour renverser Mossadegh (1953), premier ministre iranien, qui ambitionne de nationaliser le secteur pétrolier après le refus de l’Anglo-Iranian d’un partage 50/50. La compagnie est donc expropriée. Il s’ensuit un boycott du pétrole iranien et l’Etat de ce pays voit ses recettes pétrolières chuter de 400 M$ en 1950 à 2 M$ en 1953. Le shah tente de se débarrasser de son ministre incommode mais c’est lui qui est obligé de fuir. Il sera remis sur le trône après un coup d’Etat dans les règles de l’art fomenté par les services américains et anglais. A la suite de ces évènements, l’Anglo-iranian devient BP, les compagnies américaines s’ouvrent le secteur pétrolier iranien (40%). Enfin, en Irak, l’Irak Petroleum consent par précaution un partage 50/50 avec l’Etat.

En 1965, après un travail intense de déstabilisation mené par la CIA, le Président Sukarno est renversé par Suharto dans un contexte de massacres de communistes et sympathisants (de 500 000 à 1 millions d’assassinats). Le nouveau régime permet aux Etats-Unis de mettre le pays en coupe réglée et notamment le pétrole est remis entre les mains d’une compagnie nationale Pertamina, dirigée par des militaires avec une présence américaine au sein du conseil d’administration. Pertamina est créée le jour même du putsch…

Mais il n’y pas que l’impérialisme anglo-saxons qui agit. Ainsi, la France gaullienne, qui s’est doté avec Elf d’une compagnie pétrolière destinée notamment à exploiter les richesses africaines, accapare les ressources gabonaises. La « Françafrique » écarte toute tentative de nationalisation des richesses nationales.

Les impérialismes s’affrontent aussi à l’occasion de tensions internes des jeunes nations africaines. Ainsi, la France encourage la sécession du Biafra et l’arme contre le gouvernement central soutenu par le Royaume-Uni. Cette guerre (1967-1970), dont l’enjeu est le contrôle des richesses pétrolières situées au Biafra, fera entre un à trois millions de victimes (sur une population de 40 millions d’habitants).

Les lignes vont bouger avec de nouveaux gouvernements (Lybie 1969, Algérie) qui inscrivent leur action dans l’esprit de la conférence de Bandung (1955). Ainsi, la Lybie exige des royalties plus conséquentes à Occidental, compagnie américaine dite indépendante, sous la menace de la reprise des concessions. L’Iran fixe en septembre 70 le partage à 55/45 et la règle est adoptée par l’Opep. Enfin le Venezuela décide d’un partage 60/40 et de fixer lui-même le prix posté. Un accord est finalement signé en 1971 entre pays producteurs et compagnies fixant à 50% minimum la part des Etats et prévoyant une augmentation du prix posté.

Finalement, au tournant des années 70, les pays s’engagent dans un mouvement de nationalisation : en février 1971 pour l’Algérie, en 1972 pour le Venezuela, l’Irak nationalise l’IPC en 1972, la Libye en 1973 et l’Arabie Saoudite prend 60% d’Aramco en 1973 puis 100% en 1976.

IV. Chocs et contre-chocs – histoires et légende

A/ Le problème américain

Au milieu des années 60, les Etats-Unis demeurent les rois du pétrole. Ils assurent la moitié de la production mondiale et aussi la moitié de la consommation. Lorsque les pays arabes menacent de réduire leur production après le déclenchement de la guerre des six-jours (1967), il suffit aux Etats-Unis d’augmenter leur production.

L’Etat fédéral américain a toujours été très interventionniste dans le secteur pétrolier aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Ainsi, lors de la crise de 29, la milice intervenait pour fermer les puits de pétrole afin d’éviter l’effondrement des prix. En 1959, l’administration Eisenhower décrète le contingentement des importations de pétrole pour protéger le secteur et encore aujourd’hui, l’exportation de gaz naturel est soumise à l’autorisation administrative.

Les Etats-Unis, qui dépensent des sommes colossales dans le conflit vietnamien, connaissent, pour la première fois depuis 1896, un déficit commercial en 1970. Ils décident de sortir du système de Bretton-Woods en août 71 en suspendant la convertibilité du dollar en or et les changes flottants généralisés seront définitivement adoptée en mars 1973. Et depuis comme le déclarait un responsable du Trésor américain de l’époque : « le dollar est notre monnaie et votre problème. »

Le lobby pétrolier états-unien a pesé dans ces transformations de l’ordre monétaire international. En mars 1967, la Chase Manhattan Bank de David Rockefeller propose l’abandon de l’étalon-or qui bride l’expansion américaine. L’économiste de la Standard Oil of Jersey plaide dans le même sens. Nixon nomme à la tête des affaires internationales du Trésor américain un cadre dirigeant issu de la Big Oil sous les ordres de Volker de la Chase Bank. Quant au poste de secrétaire au Trésor, il est tenu par un texan (ex gouverneur) dont les liens avec les grandes compagnies pétrolières américaines sont de notoriété publique.

Quel est le lien avec l’énergie ? Le Président américain, Nixon, envoie un message spécial au Congrès en juin 1971 : « Durant toute son histoire, le peuple américain a considéré l’approvisionnement abondant en énergie largement comme un fait acquis. Rien qu’au cours des 20 derniers années, nous avons pu doubler notre consommation d’énergie sans épuiser nos réserves. Mais la présomption selon laquelle une énergie suffisante sera toujours facilement disponible a été brusquement remise en cause au cours de l’année passée. L’une des raisons pour laquelle nous utilisons l’énergie de manière si dispendieuse réside dans le fait que les prix n’incluent pas les coûts sociaux nécessaires à la production. »

Dans son discours, Nixon fait allusion au peak oil états-unien et prépare les esprits à une augmentation du prix de l’énergie. Les Etats-Unis traversent même une période de pénurie en 1970 de fioul et charbon.

En 1970-71, le plus grand gisement nord-américain East Texas, découvert en 1930, donnait des signes d’épuisement. Couvrant 500 km2, ce gisement recelait 6 milliards de barils (5,2 milliards en ont été extraits – fin de l’exploitation en 2009). Il semblait que les prévisions de 1956 du géologue Hubbert se réalisaient.

Le gisement de Prudhoe Bay en Alaska est découvert en 1968 et sera mis en exploitation en 1977 (BP exploitant, avec Exxon Mobil). Ce gisement contient 13 milliards de baril (Gbl) mais sa mise en exploitation est plus coûteuse que les gisements du Texas ou … du Moyen-Orient. En clair, les Etats-Unis ont besoin d’une augmentation des prix du pétrole. D’ailleurs, dès 1972, le spécialiste pétrolier du gouvernement américain, M Atkins, estime nécessaire une augmentation des prix du pétrole. Devant un auditoire composé des représentants des pays arabes producteurs, réunis à Alger, il déclare : « Notre préoccupation principale est la sécurité d’approvisionnement. Nous ne recommandons pas la hausse des prix, mais nous reconnaissons qu’elle est inévitable. » Il évoque alors un éventuel baril à 5 $ (pratiquement le double du cours du pétrole d’alors) alors que les revendications de son auditoire, un peu stupéfait, étaient plus modestes à l’époque.

B/ Stupeurs, tremblements et arrangements

Les pays producteurs du Moyen-Orient sont frappés par la dévaluation du dollar : en 1971, il leur fallait 10 barils pour acquérir 1 once d’or et en 1973, ils devaient pour obtenir la même quantité d’or vendre 34 barils (en 1974, la parité de 1971 est retrouvée mais le prix du baril en dollar aura été multiplié par 5 environ). Ils ont donc quelque raison à exiger une hausse des prix. La veille de la guerre du Kippour (6 octobre 1973), les pays producteurs sous la menace effective ou non de nationalisation ont obtenu un meilleur contrôle sur les prix du pétrole (voir plus haut).

Deux jours après le déclenchement des hostilités entre Israël d’une part et l’Egypte alliée à la Syrie d’autre part, l’OPEP reçoit les majors à Vienne pour négocier une augmentation des prix, réunion prévue antérieurement et n’ayant pas de lien direct avec le conflit. L’Opep fait valoir que les prix du pétrole ne suivent pas les prix des biens importés. Pour rétablir les termes de l’échange, ils exigent une augmentation du prix alors qu’Exxon ne veut pas aller au-delà de 3,70 $. L’Opep met fin au système des prix postés et désormais ce sont les Etats qui décideront du prix du baril. Les pays du Golfe décident le 16 octobre de porter le prix du baril à 5,12$.

Le 18 octobre, les pays arabes décident de diminuer leur production de 5% par mois jusqu’au retrait d’Israël des territoires conquis durant le conflit. L’Arabie Saoudite décide d’adopter une réduction de 10% par mois puis annonce que les livraisons aux Etats-Unis seront suspendues (sauf au Vietnam).

La relative pénurie suscite des augmentations des prix – le baril pouvant se négocier à plus de 17 dollars par baril ($/bl). L’Arabie Saoudite veut calmer le jeu car elle craint d’affaiblir les économies développées. Mais le Shah d’Iran demande alors, à la stupéfaction des conservateurs de l’Opep et à la grande satisfaction des autres, 14 $/bl. Finalement, il transigera à 11,65 $/bl (23 décembre 1973). Cette annonce s’accompagne d’un retour à la normale pour la production.

Le Shah justifie la hausse du pétrole par les mêmes raisons évoquées par Atkins (in l’influent Foreign Affairs avril 1973), notamment l’alignement du prix du pétrole sur les énergies de substitutions possibles. Argument repris aussi dans les commentaires d’Exxon qui soulignent la fin de l’ère de l’énergie bon marché. D’autres commentaires issus du milieu des majors remarquent que les conditions sont désormais favorables pour explorer et exploiter de nouvelles ressources notamment en Mer du Nord.

Dès juin 1974, les Etats-Unis concoctent un plan d’assistance économique et militaire à l’Arabie Saoudite pour rediriger les pétrodollars vers l’économie américaine, l’Arabie Saoudite deviendra le plus important créancier du Trésor américain en 1979. Ces développements ne font que renforcer les liens entre le Royaume et les Etats-Unis forgés dès 1945, dans les accords dit du Quincy. En février 1943, Roosevelt déclarait déjà : « la défense de l’Arabie Saoudite est vitale pour la défense des Etats-Unis. » Après 1973, cette affirmation est plus que jamais vraie.

Les projecteurs étaient à l’époque focalisés sur l’Opep et le conflit militaire. Les commentaires généraux interprétaient les décisions de l’Opep comme un coup de force et un odieux chantage. Assez peu s’était intéressés aux profits des Majors dont la profitabilité des activités n’était aucunement impactée par les décisions des Etats membres de l’Opep. Le choc pétrolier est même l’occasion d’un gonflement de leur marge (taux de profit de 19% en 1974 contre 11% de moyenne la décennie précédente), leur organisation leur permettant de déplacer leur profit de l’amont vers l’aval.

La hausse des prix pétroliers est l’élément déclencheur des programmes nucléaires notamment en France. Les grandes entreprises américaines (Westinghouse, General Electric) vont tirer profit de ce mouvement. La France, après un débat intense entre le Commissariat à l’Energie Atomique et EDF, choisira la filière à eaux pressurisées sous licence Westinghouse plutôt que la solution française du CEA graphite-gaz.

C/ Deuxième choc : encore l’Iran

En 1978, le mécontentement populaire à l’encontre du régime autocratique du Shah s’exprime notamment à travers de nombreux mouvements sociaux qui touchent aussi le secteur pétrolier. Les grèves affectent la production qui passe de 5 millions de bl/j à 0,7 millions bl/j pour les seuls besoins internes.

L’Iran est le deuxième pilier du système de sécurité régional institué par les Etats-Unis après le retrait du Royaume-Uni de la région au tournant des années 70. Pourtant, la puissance impérialiste n’intervient pas et le Président Carter incite même le Shah à abandonner sa couronne.

Du point de vue énergétique, l’interruption des livraisons iraniennes a un effet majeur : l’Iran est le deuxième exportateur mondial de pétrole (environ 10% de l’offre mondiale). Cependant, globalement, l’Arabie Saoudite est en mesure de compenser partiellement cet effacement iranien tant et si bien que le niveau des livraisons mondiales ne baisse que de 5%.

Cependant, certains membres de l’OPEP saisissent l’opportunité pour relever les prix. Mais plus structurant pour le marché mondial, BP perd d’un coup d’un seul environ 40% de son approvisionnement dont une partie était destinée à d’autres compagnies pétrolières qui ne produisaient pas tout le pétrole nécessaire à leurs raffineries (les compagnies japonaises ou même Exxon par exemple.) Ces opérateurs vont se tourner vers le marché d’ajustement qui ne traitait jusqu’à présent que des quantités relativement marginales (5% à 8% des quantités mondiales). Et sur ce marché étroit et dans une atmosphère de panique de spéculation, les prix vont flamber jusqu’à 50 $ le baril alors que la moyenne Opep se situait à 30 $/bl et que l’Arabie Saoudite exigeait seulement 18 $/bl.

Le deuxième choc pétrolier a déclenché une transformation du marché pétrolier avec un poids de plus en plus important du marché spot ou à terme du pétrole. Les grandes compagnies pétrolières se sont transformées : d’une structure intégrée verticalement, de l’exploration-production jusqu’à la pompe, elles ont séparés leurs activités, chacune devenant un centre de profit indépendant. La partie raffinage achète son pétrole sur le marché spot ou à terme tandis que la partie production va vendre indifféremment son pétrole sur le même marché.

La montée des productions hors OPEP (Mer du Nord, Alaska, Golfe du Mexique) et l’organisation du marché du pétrole ôtent à l’OPEP le pouvoir de fixer les prix mondiaux. L’organisation (aujourd’hui environ 40% de l’offre mondiale) ne peut agir que sur les quantités livrées en espérant que ses décisions aient un effet sur les spéculateurs. Un baril peut par le mécanisme de marché changer 10 fois de mains avant d’être livré autrement dit avec le développement du marché à terme, il existe 10 fois plus de pétrole papier que de pétrole physique.

De fait, le pouvoir de l’OPEP sur le marché mondial du pétrole n’aura duré qu’une petite dizaine d’année, de 1973 au début des années 80.

C/ Contre-chocs et accumulation du capital

La guerre Iran-Irak, déclenchée fin septembre 1980, ne compte pas l’énergie dans les objectifs principaux affichés de l’agresseur irakien. Le conflit est essentiellement territorial (frontière sur le Chatt El Arab) mais l’Irak revendique également la souveraineté arabe sur des ilots situés dans la zone du détroit d’Ormuz et la non immixtion de l’Iran dans les affaires internes des pays arabes. Ces deux dernières revendications rejoignent les préoccupations de son principal allié les Etats-Unis, dirigés à partir de janvier 1980 par l’administration Reagan. Son programme énergétique consiste à « libérer les forces du marché » aux Etats-Unis et de s’assurer que le « monde libre » puisse également tirer profit du marché mondial, quitte à user de la VI° flotte. Cette vision n’a rien d’original puisque la doctrine Carter en la matière était bien que les Etats-Unis assurent la sécurité des zones d’approvisionnements pétroliers (hors URSS). L’Iran est perçu comme un danger pour la stabilité de la région, à la fois par sa présence dans le périmètre du détroit d’Ormuz et son éventuelle propagande à destination des populations chiites, notamment irakienne.

Pendant les hostilités, la Syrie, pays allié de l’Iran, coupe l’oléoduc qui évacue via son territoire le pétrole irakien vers le port libanais de Tripoli. Le gouvernement irakien, qui pensait devoir mener une guerre éclair contre l’Iran, sera privé pendant les 8 ans de conflit d’une partie de ses revenus pétroliers d’où un endettement important, notamment envers ses bailleurs du Golfe.

Dans le même temps, sous les effets économiques généraux et la montée des prix du pétrole, la consommation mondiale entre 1979 et 1983 baissait de 6 millions de baril par jour (Mbl/j) (-10%). La production non-OPEP progressait de 3,6 Mb/j (+10%) et celle de l’OPEP reculait de 13 Mb/j (-43%). La part de l’OPEP dans la production mondiale passait de 45% à un point bas de 28% en 1985 et n’a toujours pas retrouvé depuis sa part initial (42% en 2015).

Mais cette baisse de la part de l’OPEP est volontaire puisque devant la baisse des prix due à la relative abondance de pétrole, l’OPEP met en place en 1982 un système de quota que seule, manifestement, l’Arabie Saoudite applique strictement tant et si bien que sa production est réduite drastiquement entre 1980 et 1985 (de 10 Mbl/j contre 3,6 Mbl/j). Ses revenus pétroliers s’effondrent (120 mds$ en 1981, 26 mds$ en 1985). Elle change de cap à partir de 1986 et se remet à produire avec comme atout un coût d’extraction du pétrole le moins élevé de la planète. Cette décision conduit à la baisse du prix de marché de 70% avec un baril à 10 $. Les effets à la baisse sont amplifiés par les mouvements spéculatifs (se débarrasser le plus possible du pétrole avant une dégringolade des prix et donc augmenter l’offre).

Ce contre-choc pétrolier fait une victime collatérale : l’URSS (12 Mb/j) y perd une grande partie de ses recettes en devise (pétrole et gaz naturel dont le prix est indexé sur celui du pétrole).

La politique de reconquête de part de marché de l’Arabie Saoudite se prolonge durant les huit années de conflits entre l’Iran et l’Irak. En 1991, quand l’Irak disparaît pratiquement du marché (voir plus bas), le Royaume le remplace toujours dans la même quête de reconquête de parts de marché, tant et si bien qu’en 1994, étant donné les prix maintenus à un niveau relativement bas (sous la barre des 20 $/bl), la facture de la libération du Koweït et les efforts d’armement, les finances du pays sont au bord de la rupture. Le changement de dirigeants saoudiens en 1994 se traduit par une volonté (partagé par les autres membres de l’OPEP) de retrouver un niveau de prix plus élevé.

Cette stratégie est facilitée par la loi d’Amato (1996) qui interdit tout investissement supérieur à $40 millions dans le secteur pétrolier et gazier libyen et iranien à n’importe quelle personne ou entreprise dans le monde. Le risque encouru est tout simplement la fermeture du marché américain. Au final, cette décision limite bien les potentiels de développement de production des pays cibles.

Les orientations de l’Arabie Saoudite sont contrariées cependant par les décisions du Venezuela qui n’entend pas se soumettre à la discipline de l’OPEP, la compagnie nationale ayant investi dans l’aval pétrolier aux Etats-Unis. Puis la crise asiatique de 1997-98 provoque une baisse de la demande et par voie de conséquence une abondance relative de pétrole avec une baisse des prix associés.

Les majors se sont réorganisées (voir plus haut) après les nationalisations et le développement du « marché » auquel elles ont activement contribué. Dans un contexte de prix modérés et pour conserver un taux de rentabilité exigé par les actionnaires, la seule source possible pour répondre à ces exigences consiste à organiser « la croissance externe », en clair, acquérir d’autres compagnies. Les grandes opérations se déroulent à la fin des années 90, avec les mégafusions :

En 1998, Exxon (1ère mondiale) fusionne avec Mobil (4ème mondiale). La même année, British Petroleum absorbe Amoco (5ème mondiale) puis en 2000 Arco (11ème mondiale) et devient alors BP (tout court). En 1999, Total (9ème) achète la compagnie belge Petrofina puis en 2000 Elf Aquitaine, Chevron (2ème) fusionne avec Texaco (3ème) en 2000. Enfin, les deux compagnies américaines indépendantes Conoco et Philips fusionnent en 2001 pour entrer dans la catégorie des Majors.

Cette concentration a été précédée d’une vague de privatisation et/ou désengagement des Etats généralement présents dans les compagnies pétrolières comme ENI, Repsol (Espagne), YPF (Argentine), Petrobras (Brésil), etc.

D/ Le dernier choc connu

Initialement le choc de 2008 n’a pas comme cause une action concertée de l’Opep de réduire à dessein sa production. En juillet 2008, le baril est à 150$ avant de plonger à 40$ à la fin de l’année puis après une période de fluctuation entre 40$ et 80$ repartir à la hausse en 2012 pour refranchir la barre des 100$ et enfin repartir à la baisse à 40$ en 2016.

Ces mouvements indiquent déjà que le pétrole est devenu un marché hautement spéculatif. Par exemple, en 2008, il est probable que des capitaux ont trouvé « refuge » sur ce marché contre la crise financière. Ce mouvement expliquerait au moins 20% de la hausse constatée alors. Par ailleurs, du côté de l’offre, les tensions avec l’Iran (question du nucléaire) fait craindre le déclenchement d’hostilités mais se traduit dans un premier temps par un embargo européen puis l’effacement de la Libye (2011 – retire 1,3 Mbl/j) après l’agression de l’Otan.

Les spéculateurs réagissent plus à des nouvelles et le prix reflète plutôt leur angoisse (occidentale) que la perception des fondamentaux c’est-à-dire essentiellement l’équilibre offre/demande. De ce point de vue, la période se caractérise par ailleurs par une forte demande de matières premières du fait de la forte croissance notamment de la Chine et plus largement des pays émergents, dont le dynamisme économique contraste avec la stagnation des pays de l’OCDE.

La chute des prix actuelle s’explique par l’abondance relative de pétrole (+3,2% pour la production) par rapport à la demande (+1,9%). Ce dernier contre-choc a été analysé par certains comme une stratégie concertée entre Washington et Ryad pour faire fléchir la Russie mais il est plus vraisemblable que les Saoudiens, comme en 1986, suivent une stratégie de récupération de parts de marché car la production américaine de pétrole non conventionnel figure aussi parmi les victimes potentielles de la chute des prix.

Enfin, la période actuelle s’ouvre sur une nouvelle donne car les pays de l’Opep et la Russie se sont entendus pour limiter l’extraction de pétrole. Moscou a même offert ses bons offices pour rapprocher les vues entre Téhéran, qui n’est pas engagé dans un maintien de sa production au niveau actuel, et Ryad, qui accepte de la réduire.

V. Les guerres pétrolières d’Irak

«Ces régions décisives productrices de pétrole et de gaz naturel pour lesquelles nous avons combattu durant tant de guerres afin de tenter de protéger notre économie des conséquences néfastes qu’il y aurait à perdre cet approvisionnement ou d’en disposer seulement à des prix très élevés ».

Déclaration de M.Bolton, néoconservateur un des auteurs de Project for the new American century (1998) ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU 2005-06 :

« La théorie du complot autour du pétrole est des plus absurdes »

Tony Blair (6 février 2003)

« Il est gênant politiquement d’admettre ce que chacun sait. La guerre d’Irak est pour l’essentiel une guerre pour le pétrole.»

  1. Greenspan (ancien Président de la Federal Reserve in The age of turbulence – 2007)

A/ Acte 1 : l’invasion du Koweït  et sa libération

L’Irak a contracté pendant le conflit $37 milliards auprès des monarchies pétrolières. Par ailleurs, l’Irak accuse, au lendemain des hostilités, le Koweït d’avoir pompé du pétrole irakien dans le méga-gisement transfrontalier de Rumalia (~ 20 milliards de barils). Les Irakiens y avaient neutralisé les puits de pétrole pour éviter qu’ils ne tombent entre les mains des Iraniens.

Les accusations irakiennes envers le Koweït ne sont pas dénuées de fondement mais techniquement le fait de pomper d’un côté et pas de l’autre rend inéluctable que du pétrole irakien soit absorbé par le pompage de l’autre côté de la frontière. D’après l’Irak, le « vol » se montait à $2,5 milliards.

Colin Powell reproche à l’époque aux pétromonarchies d’avoir planté un poignard dans le dos de l’Irak, notamment en ne respectant pas les quotas de production de l’OPEP et donc d’avoir contribué à la baisse des prix pétroliers donc à la baisse des revenus de l’Irak (90% des recettes issues du pétrole).

Après l’invasion du Koweït, Bagdad contrôle 18% des réserves mondiales.

Cette guerre justifie l’installation de troupes américaines dans la région pour des raisons de sécurité en ligne avec la doctrine Carter et l’accord du Quincy.

Le contexte se prête bien à une démonstration de force de la nouvelle puissance hégémonique américaine avec la fin de l’URSS. Le « nouvelle ordre international » est à l’ordre du jour et il ne prévoit pas une remise en question des équilibres au Moyen-Orient. Après un conflit très bref, meurtrier quasi uniquement du côté irakien avec la soi-disant quatrième puissance militaire, les alliés s’arrêtent à 200 km de Bagdad. Le gouvernement irakien est laissé libre de réprimer des mouvements de révoltes au sud et au nord du pays.

Entre les deux conflits, les Irakiens ont à subir les privations dues aux destructions notamment celle systématique des centrales électriques. L’Onu vote une résolution en avril 1995 dite « pétrole contre nourriture » qui ne sera acceptée par le régime qu’en fin 1996. Le niveau de production de l’Irak ne retrouve un régime de croisière qu’en 1999. Le pétrole irakien n’a pas manqué d’une part parce que les autres pays de l’Opep ont compensé son effacement et d’autre part parce que la période a été marquée par un ralentissement de la demande avec comme point d’orgue la crise de 1998.

En octobre 1998, la chambre des représentants adopte une résolution « Iraq Liberation Act » qui devient une loi après la signature du texte par le Président Clinton. Ce texte prévoit la destitution du chef d’Etat Saddam Hussein et la mise en place d’un gouvernement démocratique en Irak. En réponse, les experts, venus enquêter sur la présence d’armes de destruction massive, sont expulsés d’Irak.

La France reste à l’écart du conflit et donc les entreprises françaises auront une part congrue lors de la redistribution du secteur pétrolier irakien.

L’Irak possède 2 des 5 plus grands gisements mondiaux. Après le second conflit, leur exploitation a été confiée à de grandes compagnies internationales :

  • Rumalia (18 Gbl) : exploitée par CNCP (Chine) et BP
  • West Qurna (13 Gbl) coupée en deux avec Lukoil (Russie) sur une première partie et le gros morceau pour Exxon, BP, Eni  et Petrochina

 

Un tiers des concessions ont été remporté par des compagnies chinoises et environ la moitié du pétrole irakien prend le chemin de la Chine.

VI. Le pétrole en voie de raréfaction ?

L’histoire mondiale de l’énergie au XX° siècle, marquée par les affrontements impérialistes, concerne essentiellement le contrôle du pétrole. De fait, les avions, les blindés et plus généralement les mouvements de troupes ne s’effectuent qu’avec le concours du pétrole. Il est impossible de projeter sa puissance sans cette énergie. Par ailleurs, le pétrole entre dans la composition d’un nombre incalculable de produits, des engrais aux produits de grande consommation en passant par les médicaments. Et si cette ressource venait à s’épuiser ? Y-aurait-il une tension supplémentaire pour contrôler les derniers gisements ?

Durant la dernière décennie du XX° siècle, les Etats-Unis, maîtres du nouvel ordre mondial, prétendent à l’hégémonie. Cependant, les ressources propres en énergie de l’empire semblent faiblir (voir plus haut – peak oil) et certains affirment déjà que le phénomène constaté pour les Etats-Unis serait généralisable à la planète. 80% du pétrole conventionnel est extrait de gisements mis en exploitation avant 1973.

Le méga gisement saoudien de Ghawar (réserves initiales 170 Gbl – 70 G bl (peut-être…) de réserves restantes – mis en exploitation dans les années 50) dont est extrait environ 5 Mbl/j (un peu moins que la moitié de la production nationale) aurait déjà atteint son pic de production au début des années 2000. Comme le taux final d’extraction n’est pas de 100%, au rythme d’extraction actuel, le gisement serait épuisé en 20 ans dans les hypothèses les plus favorables.

Le dernier méga gisement mis en exploitation en 2016, presque 10 ans après les premiers travaux et 50 milliards de $ d’investissement, est le champ offshore (-5000 mètres) de Kashagan en Mer Caspienne (Kazakhstan) avec seulement 13 Gbl récupérables.

La vraisemblance de la raréfaction du pétrole est renforcée par le plan saoudien à 2030 dernièrement présenté qui prépare l’après-pétrole du royaume. Ce plan prévoit une privatisation partielle de l’Aramco et la mise en place d’un fonds souverain doté de 2000 milliards de $.

Un fait est clairement établi : les grands gisements sont en phase de vieillissement et, depuis quarante ans, les nouvelles découvertes sont inférieures à la consommation mondiale additionnelle.

Cependant, les chiffres officiels des réserves sont sujets à caution. Ces statistiques sont assez peu fiables dans la mesure où elles procèdent aussi de la stratégie globale des Etats et des compagnies privées dont la valeur dépend des réserves déclarées. Cette réalité est vraie aussi bien pour les pays de l’Opep que pour les Etats-Unis qui ont intérêt à proclamer leur future indépendance à long terme. Ainsi, les Etats-Unis ont annoncé des réserves de 15 milliards de baril en Californie avant de revoir leur copie. La nouvelle estimation à 600 millions de barils a fait moins de bruit…

Les nouvelles ressources en pétrole conventionnel sont plus rares, plus difficiles à mettre en exploitation, reste les pétroles non conventionnels. Le Canada avec ses pétroles bitumineux de l’Alberta se placerait en troisième position mondiale en termes de réserve (173 Gbl) derrière le Venezuela (297 Gbl) et l’Arabie Saoudite (265 Gbl). Ces ressources non conventionnelles présentent deux inconvénients majeurs : leur coût d’exploitation sont 5 à 6 fois supérieurs à ceux des pétroles conventionnels et leur coût énergétique en font une hérésie technique : pour soustraire 28 barils dans les méga-gisements mondiaux, il faut dépenser l’équivalent de 1 baril en énergie, pour les bitumineux canadiens, le rapport est presque de parité.

Les shale oils pourraient également à un moindre coût énergétique remplacer le conventionnel mais d’’après les géologues, ils ne repousseraient le problème au mieux d’une ou deux décennies. Par ailleurs, les estimations en matière de pétrole ou de gaz de schiste sont sujettes à de déchirantes révisions. Ainsi, sur un bassin californien, les estimations sont passées de 15,4 milliards de barils à 600 millions de barils. La Pologne fut présentée comme la nouvelle Norvège avec des réserves de gaz (gaz de schiste) de 5300 milliards de m3 et finalement les dernières estimations font état de réserves de 38 milliards de m3 !

Les inquiétudes à propos des ressources sont d’autant plus fortes que du côté de la demande, rien n’indique qu’elle devrait faiblir notamment avec les besoins de la Chine, qui deviendrait le plus gros consommateur de pétrole avant 20 ans, ou ceux de l’Inde, appelés à croître.

Selon l’AIE, qui tient compte de la baisse prévisible de production des gisements, il faudrait trouver l’équivalent de deux Arabie Saoudite (20,9 Mbl/j) pour équilibrer l’offre et la demande en 2025. D’après ces experts, il existe un potentiel connu 5 Mb/j prochainement mis en exploitation. Reste 15,9 Mb/j à trouver.

En 2015-16, les investissements du secteur demeurent historiquement bas, et si 2017 s’inscrit dans cette continuité, entre 2018 et 2025, en vue de rattraper le temps perdu, il faudrait obtenir l’autorisation pour l’extraction de 21 milliards de bl/an, un niveau jamais atteint depuis 1970.

Cette prospective témoignerait donc de tensions possibles à un horizon assez court. Si elle s’appuie sur une analyse assez fine du taux d’extraction des puits en exploitation, il n’en demeure pas moins que les prévisions du côté de la demande sont très incertaines. Cependant, cette présentation du futur par l’AIE installe un paysage d’une éventuelle pénurie qui n’augure rien de positif en matière d’apaisement des tensions internationales ou de la fatale (re)montée des prix du pétrole…

VII. Sauver la planète ? Le développement durable, mais de quoi ?

Enfin, pour terminer ce tour d’horizon, il convient d’évoquer les émissions de CO2 provoquées par l’usage des énergies = 32,8 milliards de tonnes (90 % des émissions). Depuis 1973, le chiffre aurait plus que doublé du fait notable de l’augmentation des émissions en Asie liée au développement de la région.

A/ Situation de départ et sa naturalisation

La disparité des situations en matière d’utilisation et d’accès à l’énergie est illustrée par le tableau suivant qui indique la consommation d’énergie et les émissions de CO2 ramenées au nombre d’habitant et au dollar de PIB.

Il convient de relever la singularité états-unienne en matière d’usage intensif d’énergie et comme corollaire d’émissions en CO2. Les écarts entre les teneurs énergétiques ou en CO2 du PIB traduisent autant les effets d’une moindre efficacité des systèmes productifs que les différences de structures industrielles. En clair, un pays, qui développe ou conserve par exemple son secteur sidérurgique, a toutes les chances de paraître moins vertueux du point de vue environnemental que celui qui ferme les laminoirs.

Toujours dans le même ordre d’idées, il serait assez mal venu de se réjouir des indicateurs africains qui révèlent l’écart de développement de ce continent par rapport au reste de la planète, avec à l’esprit ce qu’il signifie concrètement en termes de conditions de vie.

tep/hbt tep/PIB CO2/hbt CO2/PIB kWh/hbt
1,89 0,14 4,47 0,32 3030
6,94 0,14 16,22 0,32 12962
3,08 0,09 6,22 0,18 5909
4,16 0,11 9,36 0,26 8028
2,24 0,18 6,66 0,54 3938
0,64 0,12 1,56 0,29 805
4,94 0,22 10,22 0,46 6603
1,47 0,10 2,31 0,16 2578
0,67 0,15 0,96 0,22 568
3,67 0,10 4,32 0,12 6955

Les courbes ci-jointes comparent les évolutions de la croissance économiques et les consommations d’énergie. Il est loisible de se réjouir de la tertiairisation de l’économie et par suite de sa moindre intensité énergétique. Cependant, au niveau mondial, le phénomène n’apparaît pas pour la simple raison que les industries intensives en énergie se sont déplacées.

Le système énergétique mondial génère 32 milliards de tonnes de CO2  contre15 milliards de tonnes en 1973, avec une forte croissance en Asie liée à son développement (part des émissions passe de moins de 10% à un tiers tandis que la part de l’OCDE de 70% à 37%). Le déplacement s’explique autant par un transfert d’activités que par un développement propre.

Il ne faut cependant s’attarder à des données d’émissions par pays. En effet, il convient de prendre en compte la «teneur » en émissions des consommations comme le propose le tableau suivant. Ainsi par exemple, l’écart pour la France serait d’un tiers de plus parce que justement la France a délocalisé ou substitué des importations aux productions locales. Ainsi, la France paraît moins vertueuse que ne le laisse entrevoir le premier tableau. A l’inverse, la Chine, au travers de l’exportation de biens manufacturés ou la Russie de celle de produits pétroliers et de gaz naturel, exporte bien des contenus émetteurs de gaz à effet de serre.

Un signe négatif signifie que le pays exporte du CO2.

Ces rejets dans l’atmosphère de CO2 se traduisent par des concentrations mesurées en ppm (partie pour millions – 100 ppm = 0,01 %). Avant « l’ère industrielle », l’atmosphère renfermait 208 ppm de CO2, aujourd’hui cette teneur s’élève à 485 ppm.

 

Les structures économiques mondiales génèrent donc directement ou indirectement des gaz  à effet de serre qui auraient un effet majeur sur les changements climatiques. Ces faits ont conduits à qualifier les dernières périodes de l’histoire de l’humanité sous le terme de période d’anthropocène selon Crutzen (prix Nobel de Chimie) en 2000,  initiée par la grande entrée de l’Occident dans le « thermo-développement » au XIX° siècle. Les ouvrages de Jared Diamond (Effondrement) font le récit de civilisations qui se sont effondrées du fait de l’exploitation non raisonnée des ressources naturelles. Il fait le parallèle avec la phase actuelle de nos civilisations.

Ces analyses suggèrent une responsabilité indifférenciée de l’ensemble de l’humanité. Elles différent des rapports alarmistes du club de Rome qui pointaient à l’époque la démographie (des pays pauvres) comme seule source des ennuis à venir. Pour justifier la stricte neutralité idéologique des concepts à l’œuvre, il est également rappelé à l’occasion la vision marxiste de maîtrise/domination de la nature et les « exploits » écologiques de l’Union soviétique qui relèveraient donc de la civilisation industrielle commune.

Cette manière de procéder présente l’avantage d’ouvrir la voie à un « capitalisme vert » dont les patrons milliardaires des entreprises de technologies informatiques et de communication se font les chantres.

B/ De quel « cène » s’agit-il ?

Tout cela ne trompe pas. Ainsi, la déclaration du  chef de la délégation chinoise à la COP15 (Copenhague) :

« La crise climatique résulte d’un modèle de développement économique très inégal qui s’est propagé au cours des deux derniers siècles, permettant aux pays riches d’aujourd’hui d’atteindre les niveaux de revenus qui sont les leurs, en partie parce qu’ils n’ont pas pris en compte les dégâts environnementaux qui menacent aujourd’hui la vie et les modes de vie des autres ».

Les actions de conservation passent par une réduction des gaz à effet de serre (essentiellement CO2). Mais les pays en développement conduits par la Chine, notamment, ont fait valoir que les Occidentaux avaient émis l’essentiel des GES et que par conséquent ils devaient pour le moins faire plus d’efforts que les pays en développement (qui par ailleurs n’ont pas forcément les moyens d’investir dans des procédés plus propres.)

Tout porte à croire que nous vivrions donc un occidentalocène, ou même encore une anglosaxoncène tant le modèle de thermo-développement est l’apanage d’abord des Britanniques avec le charbon puis des Etats-Unis avec le pétrole.

Mais ces approches ignorent précisément le cadre donné de ces développements car elles ne pointent pas la structure économique capitaliste qui a mis en œuvre cette organisation et donc il serait plus correct de nommer la période le capitalismocène. Cette dimension de la problématique, vite évacuée, et présente dans les écrits de Marx (le Moloch qui engloutit tout, y compris la planète) et des marxistes du début du XX° siècle qui analysent l’expansion impérialisme et l’exploitation des richesses naturelles qui font fi des dégâts qu’ils provoquent. Et c’est encore le cas aujourd’hui.

Par rapport au récit précédent, il est clair que l’énergie, première source massive d’émissions de GES, se situe au centre du dispositif capitaliste dominant (Etats-Unis) et fait l’objet d’une confrontation entre les impérialismes et entre impérialismes et peuples dont le territoire recèle les ressources convoitées. Si l’analyse ne retient pas cette donnée, il paraît difficile d’imaginer une quelconque avancée dans la résolution du problème climatique. Comme le souligne une formule désormais célèbre, il semble plus facile de concevoir la fin de l’humanité que celle du capitalisme.

Conclusion générale

Le pétrole est bien la pierre angulaire du modèle énergétique développé aujourd’hui sur la planète. A la fois vecteur de puissance et opportunité d’accumulation, ce produit a nourri l’impérialisme durant pratiquement le siècle écoulé. Il a été aussi un facteur de consolidation de l’hégémonie américaine tout autant industrielle que financière sur la partie du monde dit libre. Cette hégémonie fut même totale durant une courte période entre l’effondrement de l’URSS et l’affirmation de la Chine.

Les autres types d’énergie primaire ne peuvent pas aujourd’hui se substituer au pétrole comme pivot du système actuel, essentiellement parce que, précisément, il a été construit autour de ce produit, au sens propre de première nécessité, étalon de toutes les valeurs des énergies, y compris nucléaire dont la rentabilité dépend aussi du cours du pétrole.

La diminution progressive des ressources pétrolières ouvre la perspective de nouvelles tensions internationales mais également d’un redéploiement du capitalisme vers d’autres sources de contrôle et de profit. Certains analystes estiment que l’électricité sera l’énergie de ce siècle et qu’elle est en capacité de se substituer au pétrole dans un grand nombre d’usages d’autant que quelques progrès, notamment en matière de stockage, sont attendus. Par ailleurs, les panneaux solaires et les éoliennes présentent des solutions pour « dé-carbonner » la production électrique qui représente aujourd’hui environ un quart des émissions de GES et sur laquelle il est le plus aisé de réaliser des diminutions d’émissions.

Pour l’heure, ces réflexions demeurent très spéculatives car l’électricité est une activité localisée, règlementée, et ouvre des opportunités de spéculation aujourd’hui restreintes même si la libéralisation, notamment en Europe, ouvrent des perspectives intéressantes… Bref, elle n’est pas un objet propre à la perpétuation du capitalisme triomphant. Elle peut, en revanche, asseoir les ambitions d’accumulation d’une nouvelle branche du capitalisme issue de ladite « high tech », qui décline ses orientations de diversification d’activités vers ce secteur. Ainsi, après le constat de l’échec des entreprises du secteur à relever les défis du développement durable, le directeur de la stratégie du département énergie de Microsoft n’explique-t-il pas que son entreprise dispose des moyens techniques et financiers pour développer l’énergie propre (énergies renouvelables) et son usage intelligent ? Sans aucun doute, le changement climatique est instrumentalisé.

Est-il raisonnable d’attendre des pyromanes qu’ils combattent l’incendie ? Il est illusoire d’attendre du capitalisme qu’il envisage la question de ses limites, comme deux siècles d’histoire nous l’apprennent. Quel que soit par ailleurs ses modalités de conduite, industrielle, financière ou en réseaux, le capitalisme exploite toujours une même base matérielle de travail et de ressources naturelles. La question d’une organisation de cette base matérielle, notamment énergétique, d’une extrême puissance créatrice, pour poursuivre d’autres fins doit être portée pour aider à l’émergence non pas d’un monde alternatif, mais tout autre.

Annexe : Panorama de l’énergie mondiale

L’énergie, à l’instar de toute grandeur physique, volume, masse, vitesse, se mesure. L’énergie selon l’étymologie est de la force en mouvement aussi pour mesurer l’unité de mesure de l’énergie, le Joule est-il égal à 1 Newton par mètre. Dès les débuts de l’étude des phénomènes thermiques qui aboutiront à l’énoncé des principes de thermodynamique, les scientifiques ont saisi l’équivalence  entre énergie, travail et chaleur (Joule – 1850). Ainsi, un joule est aussi l’énergie nécessaire pour élever de 1 °C un litre d’air ou encore il faut 4 joules pour élever de 1°C un gramme d’eau.

Retenons que l’énergie se transforme et se conserve. A proprement parler les hommes ne « consomment » pas de l’énergie, ils la transforment en chaleur ou travail (mouvement).

Sans entrer davantage dans la physique des éléments, le phénomène « énergie » est donc mesurable et même s’il prend différente forme, il peut être mesuré par une unité rendant possible des comparaisons. Certaines statistiques mesurent ainsi toute forme d’énergie en joule mais l’unité étant petite, au niveau d’une économie entière, il faut comptabiliser en pétajoule (1 péta = 1 suivi de 15 zéros). Plus généralement, l’unité retenue est la tonne équivalent pétrole (tep) soit 42 milliards de joules, parce que le pétrole est la forme d’énergie combustible la plus concentrée et puis également parce qu’il s’agit de la forme d’énergie la plus convoitée. Ainsi, ramenées au même dénominateur commun, les différentes formes d’énergie sont additionnables pour la plus grande joie de l’économiste.

Pour mémoire :

1 baril de pétrole = 159 litres de pétrole = 0,14 tonne et 1 tonne de pétrole = 7,3 barils

1 tonne de charbon = 0,7 tep

1 m3 = 0,009 tep

1 tep = 11 630 kWh

I/ PANORAMA

Au travers le bilan énergétique de la planète, nous allons rapporter quelques faits sous les différentes formes d’énergie. Le bilan énergétique reflète les ressources en énergie et leurs utilisations. Il distingue les ressources primaires (pétrole avant raffinage, gaz naturel, charbon et certaines formes de production d’électricité) des énergies secondaires obtenues à partir des sources primaires (kérosène, essence, électricité).

Du côté ressource primaire, l’énergie disponible donc avant transformation, nous disposons d’abord de ressources fossiles (charbon, pétrole et gaz) résultats de la décomposition d’organismes vivants (d’origine animale et végétale) soumis à des mouvements géologiques exerçant pression et chaleur sur ces composés. En dernière analyse, cette forme de résidus à usage énergétique est considérée comme le résultat de l’action solaire sur la planète dans le cadre de cycle très long se mesurant en centaines de millions d’années. Par convention, il existe aussi de l’électricité primaire (éolien, solaire, biomasse et nucléaire) et nous nous arrêterons sur ce dernier point particulier assez contre intuitif, car une centrale nucléaire n’a en effet rien de primaire.

Les données sont issues de la publication 2016 de l’AIE qui décrit la situation en 2014.

Ressources primaires totales = 13,7 milliards de tep (si il ne s’agissait que de pétrole, cela représente une quantité suffisante pour en badigeonner tout le territoire français).

Depuis 1973, les ressources primaires ont plus que doublé (1973 = 6,1 milliards de tep). Alors que le PIB mondial croit de 2,5% annuellement entre 1973 et 2014, ces ressources disponibles augmentent en moyenne de 2% par an.

 

La composition des ressources primaires :

Le pétrole brut : 4,3 milliards soit un tiers de la ressource mondiale en énergie primaire – correspond à 86 millions de baril/jour. La croissance annuelle moyenne s’établit à 1% entre 1973 et 2014.

Les trois premiers producteurs mondiaux (Etats-Unis, Arabie Saoudite, Russie, tous les trois à plus de 500 Mt/an soit plus de 10 millions de baril/jour) concentrent 38% de l’offre et les dix premiers pays producteurs offrent les 2/3. 40% est produit par l’OPEP. Les ressources pétrolières sont donc relativement concentrées. Sur 30 000 gisements recensés, 450 à 500 sont considérés comme des super géants (réserves supérieures à 700 Mt) et 60% de ces gisements se situent au Moyen Orient. 40% de la production mondiale est issu d’une centaine de champs (sur 30 000 environ).

60% du pétrole brut extrait fait l’objet de commerce international avec des conditions de prix mondiales. Environ 20 000 pétroliers sillonnent les océans (1/3 du tonnage mondial) et leur cargaison représente également un tiers du tonnage du commerce maritime international.

Il existe différents types de pétrole du plus léger (Moyen Orient) au plus lourd (Venezuela) qui se distinguent par la complexité des chaînes d’atomes de carbone et d’hydrogène constitutives. Ils sont valorisés en référence à des pétroles spécifiques (Brent, Dubaï).

Les principaux flux de pétrole entre les régions :

  • 75% des importations des E.U. sont issues des pays proches (Canada, Venezuela) ;
  • Le premier fournisseur de l’Europe est la Russie (un tiers) puis le Moyen Orient (un cinquième) ;
  • L’Asie se fournit au Moyen Orient (pour près de la moitié des importations).

Les deux tiers du pétrole sont extraits par des compagnies nationales. ExxonMobil, la première compagnie pétrolière privée mondiale en termes de valeur boursière est aujourd’hui précédée dans le hit-parade du capital par  Google (Alphabet), Microsoft et Amazon, ce qui nous renseigne sur la phase actuelle du capitalisme (90% des recettes de Google sont constitués par la publicité)

Le gaz naturel : 2,9 milliards de tep – ou 3 590 Gm3 (21% de l’offre primaire d’énergie). Le gaz naturel a connu un développement plus dynamique que la moyenne avec +2,6% de croissance annuelle moyenne entre 1973-2015).

Le gaz naturel est un hydrocarbure plus profondément enfoui (+4500 mètres) dont les conditions de chaleur et de pression induisent une constitution moléculaire la plus légère possible (CH4). Quand du pétrole est trouvé, il y a toujours en couche supérieur du gaz naturel. Dans ce cas, il est généralement torché (le gaz ainsi traité représente environ 150 Gm3 de quoi produire 750 TWhe). Mais le gaz naturel sans pétrole est assez fréquent et constitue même les gisements de gaz les plus vastes (Iran-Qatar, Russie). Le gaz naturel est une forme d’énergie peu dense et plus difficile à transporter. Il nécessite des gazoducs ou des méthodes de liquéfaction pour transport par bateau. La croissance de l’usage du gaz naturel s’explique essentiellement par la substitution au fioul dans les usages domestiques pour le chauffage et surtout par son utilisation dans le secteur électrique.

Les supers grands producteurs de gaz naturel sont les Etats-Unis et la Russie et les plus grands consommateurs sont le Japon et l’Allemagne. Un petit tiers du gaz naturel produit fait l’objet d’échanges internationaux dont un tiers sous forme GNL. Les grands flux sont essentiellement de la Russie vers l’Europe et du Canada vers les Etats Unis par gazoduc d’une part et du Moyen Orient et l’Australie vers l’Asie (Chine, Japon, Corée du Sud).

Contrairement au pétrole échangé dans le cadre d’un marché mondial avec des prix mondiaux, les marchés du gaz naturel demeurent encore régionaux. Généralement, les prix du gaz naturel étaient indexés sur les produits pétroliers dans le cadre de contrat long terme, mais comme on dit, les marchés «s’organisent » et à la fois l’indexation et les contrats de livraison tendent à se limiter dans le temps. 40% des ressources en gaz naturel sont destinés à la production d’électricité et chaleur.

Le charbon : 7,7 milliards de tonnes ou 4 milliards de tep soit environ 1/3 de l’approvisionnement mondial en énergie primaire.

La production de charbon mondiale se concentre à 45% en Chine. Le taux de croissance moyen annuel entre 1973 et 2014 s’élève à 2%. Le King Coal a été détrôné dans le bilan énergétique mondial assez tardivement (fin des années 50). Il n’est pas beaucoup échangé car seulement 15% des quantités produites sont exportés et essentiellement vers la Chine (pour moitié). Les principaux flux vont de l’Indonésie et l’Australie vers la Chine, le Japon, l’Inde et la Corée du Sud.

Le charbon demeure la source d’énergie primaire la plus productrice de CO2. Ce combustible conserve cependant une place encore importante dans le bilan mondial du fait notamment qu’il est indispensable dans le développement du secteur électrique des pays en développement (Chine et Inde). 64% des ressources charbonnières sont destinées à la production d’électricité et chaleur.

Les énergies fossiles représentent 40% du volume du commerce maritime mondial (qui lui-même portent les ¾ des échanges mondiaux). Le poids de l’énergie est donc globalement très important dans le commerce mondial et par ailleurs, pétrole, gaz naturel, charbon sont vendus en dollar américain. Le commerce d’énergie participe donc à l’hégémonie financière américaine.

Biomasse (bois, déchets agricoles, produits agricoles) : 10% environ des ressources primaires part constante entre 1973 et aujourd’hui. Essentiellement utilisée pour le chauffage, cette ressource «  du pauvre » tend à devenir un intrant recherché dans le secteur électrique et le transport. 90% de la biomasse est produite hors des pays OCDE.

Electricité primaire = dans cette catégorie se rangent l’hydroélectricité, l’éolien, le solaire etc. L’électricité primaire représente moins de 4% des ressources primaires (ressources issus donc des ressources naturelles que sont l’eau, le vent, le soleil).

Le nucléaire représente (environ 5% du bilan, moins de 1% en 1973) est également rangé dans cette catégorie. De fait, l’uranium n’est pas en capacité de produite de la chaleur comme les combustibles fossiles à moins d’un bombardement neutronique, mais l’équivalence directe d’une tonne d’uranium en tep n’a aucun sens. Les statisticiens mesurent donc la production d’électricité issue de la technique nucléaire mais comme ils veulent appréhender l’énergie totale, ils prennent en compte l’énergie dissipée sous forme de chaleur, en clair, ils redressent l’énergie constatée sortie centrale, du rendement de la centrale. Pour le nucléaire, l’énergie produite initialement se dissipe au 2/3 en chaleur. Comme 1000 kWh = 0,086 tep, étant donné le rendement énergétique de la centrale de 33%, 1000 kWh nucléaire = 0,26 tep (0.086/0.33).

Au niveau mondial, ces détails de calcul importent peu étant donné le poids relatif du nucléaire mais dans un pays comme la France, avec cette convention, l’électricité primaire n’est pas loin de représenter la moitié des ressources primaires alors qu’en énergie finale, l’électricité ne représente qu’un quart des consommations nationales. Cette conversion devient un enjeu pour les pays ayant développé un programme nucléaire important comme la France car le coefficient d’équivalence énergétique permet de porter un discours sur la relative indépendance nationale en matière d’énergie.

Après transformations des ressources primaires (raffinages pour le pétrole) ou leur usage pour la production d’électricité, les 13 milliards de tep aboutissent à une consommation finale d’énergie de 9,4 milliards de tep dont les 2/3 sont d’origine directement carbonées en sachant par ailleurs que les 20% d’électricité sont produits à partir de sources carbonées (charbon, gaz) dans une même proportion.

78%  de la consommation finale est à base carbone (inclus production d’électricité)

La production mondiale d’électricité s’élève à environ 24 000 milliards de kWh :

  • 41% d’origine charbon (38% en 1973)
  • 22% d’origine gaz naturel (12% en 1973)
  • 16% d’origine hydroélectrique (21% en 1973)
  • 11% d’origine nucléaire (3% en 1973)
  • 4% d’origine produits pétroliers (25% en 1973)
  • 6% d’origine EnR (moins de 1% en 1973)

II/ Les stratégies énergétiques

La politique énergétique consiste à planifier, orienter le bilan énergétique national selon des objectifs qui prennent en compte notamment les ressources primaires du pays. Evidemment dans un contexte d’’économie capitaliste, les choix implicites embarquent des décisions propres à valoriser le capital dans tel ou tel secteur (le nucléaire plutôt que le raffinage, les autoroutes plutôt que le chemin de fer, etc.) notamment par des politiques fiscales, des aides ou subventions.

  • Les Etats-Unis (2,2 milliards tep de ressources primaires – solde importateur = 0,3 milliards de tep):

Le rêve américain, depuis Carter, consiste à retrouver l’indépendance énergétique, rêve réalisable avec les ressources de pétrole et gaz non conventionnels. De ce point de vue, il existe une continuité des politiques énergétiques américaines. Ainsi, le secteur pétrolier national, qui compte des dizaines de milliers d’entreprises (les « indépendants »), bénéficie de subventions d’une trentaine de milliards de $ par an. Le président Trump a promis de prendre des mesures pour sauver le secteur du charbon, frappé davantage par la baisse de la production électrique à partir de cette énergie au profit du gaz naturel plutôt que par des réglementations environnementales trop tatillonnes selon le président Trump.

La construction de nouvelles centrales nucléaires (une centaine de réacteurs en service) n’est pas une option aujourd’hui. La politique conduite consiste plutôt à prolonger l’exploitation des centrales existantes à 60 ans. Une centrale a été mise en fonction en 2016, la première en 20 ans.

Enfin, les Etats encouragent le développement des énergies renouvelables par une série de mesures d’aides.

Cependant, contrairement à la légende répandue, même si les Etats-Unis réalisent ce dessein d’indépendance, ils n’en seront pas moins toujours engagés dans la surveillance du Golfe dans la logique de l’accord du Quincy (voir ci-après) pour protéger les intérêts de leurs compagnies. Selon l’expression d’un responsable pétrolier du nord Irak, attirer un investissement d’ExxonMobil, c’est l’assurance de la protection de l’US Air Force.

  • La Chine  (3,0 milliards tep de ressources primaires – solde importateur = 0,5 milliards de tep):

La Chine ne possède pas suffisamment de ressources propres pour nourrir son développement. Le gisement de Daqing (1959 – 16 milliards de baril  a permis une certaine autonomie à la Chine qui comptait aussi sur ses ressources charbonnières. Mais aujourd’hui, Daqing a déjà fourni 11 milliards de barils à la Chine qui est devenu l’un des  premiers importateurs mondiaux de pétrole.

La Chine développe un programme nucléaire important (une vingtaine de centrale en chantier) à partir de technologies importées qui sont « sinisées ». Le charbon demeure la principale ressource électrique (52 GW mis en service en 2015). Il n’en est pas moins vrai que la Chine est aussi le pays qui installe le plus de systèmes éoliens.

La Chine se projette aussi à l’extérieur et développe un projet « Route de la Soie » qui consiste à sécuriser ses routes d’approvisionnement. C’est un peu le Berlin-Bagdad chinois, mais les entreprises chinoises investissent dans les pays concernés aussi bien dans les infrastructures (port, routes, voies ferrées) que dans l’exploitation des ressources naturelles (pétrole et gaz en Asie centrale par exemple).

Il faut également souligner la présence des entreprises chinoises d’électricité dans les infrastructures européennes (Portugal, Italie, Grèce) ou sud-américaines (Brésil).

  • Union européenne(1,6 milliards tep de ressources primaires – solde importateur = 0,9 milliards de tep):

Chaque Etat est censé conserver son autonomie de décisions sur ses options énergétiques du moment qu’il se soumet aux règles de concurrence européennes (exemple : le nucléaire au R.U.). L’Union européenne ne décide pas de la composition du bilan énergétique de chaque Etat membre à proprement parler mais  impose des règles notamment pour le développement des énergies renouvelables par pays. Elle prend également de plus en plus le pas sur les Etats en termes de relations extérieures (essentiellement les relations avec la Russie). Ainsi, désormais, tout accord interétatique ayant trait au secteur énergétique recevra une validation européenne avant signature.

L’Union européenne affirme que la sécurité d’approvisionnement s’obtient à moindre frais par les règles de marché. De fait, l’Union européenne n’a pas vraiment de politique énergétique mais intervient dans certains projets nationaux et multinationaux notamment quand la Russie est partie prenante (nucléaire en Hongrie, gazoducs) ou quand les entités publiques présentent un « risque » de fausser les règles de marché.

La cohérence est difficile à atteindre : ainsi, par exemple, le volontarisme affichée pour des actions visant à réduire les gaz à effet de serre n’est pas partagé par les pays européens comme la Pologne pour laquelle le charbon représente encore une part importante du bilan énergétique.

  • Russie(0,7 milliards tep de ressources primaires – solde exportateur = 0,6 milliards de tep):

La Russie possède d’énormes réserves d’énergie fossiles mais le gouvernement a mesuré le danger de dépendre uniquement de ces ressources. Aujourd’hui, le budget et les équilibres commerciaux de la Russie dépendent essentiellement des recettes d’exportation vers l’Europe. Après la crise de l’Ukraine, la Russie s’est tournée vers la Chine mais l’Europe demeure quand même sa principale source de revenus.

Les Russes disposent d’une expertise nucléaire qu’ils exportent. Ils orientent leur développement vers la construction d’un surgénérateur expérimental.

Aujourd’hui, le gouvernement prend soin de livrer l’énergie à faible coût aux ménages et plus généralement à l’économie russe.

La Russie a ouvert son secteur pétrolier et gazier au Big Oil de manière mesurée sur des projets particuliers (zone arctique – Yamal et Sakhaline).

23/2/2017 – TANCRÈDE MOTTA.

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L’auteur: TANCRÈDE MOTTA

Tancrède Motta est diplômé de l’école nationale de la statistique et de l’administration économique (école de formation de l’INSEE).

Il travaille à EDF depuis 1991 (Services des Études économiques générales) avec une parenthèse à GDF entre 1995 et 2000 (Services des tarifs) durant laquelle il adhère à la CGT. Il est membre de la délégation CGT au comité d’entreprise commun EDF-GDF de 1998 jusqu’au changement de statut des deux établissements en 2004.

Il est secrétaire général du syndicat CGT Ufict des Services centraux EDF et activités sociales depuis 2001 et devient détaché syndical jusqu’en 2011. Membre de la délégation CGT au CESER Ile de France depuis 2012, il participe à l’effort de formation syndicale au sein de l’Union départementale CGT de Paris.

Il est actuellement en poste à la Direction de la Stratégie d’EDF.

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